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La Lettre n°25 – Mars 2021

19 03 2021

 Au sommaire :

  • Interview de Jean-Claude Winkel, fondateur de Délivrance
  • Bibliographie
  • Présentation de l’association Délivrance

 

 

ABUS SEXUELS  Réponse de la psychanalyse corporelle

 

Dans un contexte particulièrement marqué par la révélation d’abus sexuels, nous vous proposons l’interview de Jean-Claude Winkel, un psychanalyste corporel sensible à ces questions depuis un certain nombre d’années. Il a en outre créé l’association Délivrance qui accompagne des personnes ayant subi ces violences et participe à la prévention de la pédophilie.

Interview de Jean-Claude Winkel, fondateur de Délivrance.

Jean-Claude WINKEL, en quoi la psychanalyse corporelle peut être, selon vous, une aide à la prévention des abus sexuels ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre ce qu’est le traumatisme de l’enfance tel que nous l’observons depuis 40 ans en psychanalyse corporelle car c’est principalement celui-ci qui va interférer dans le cas d’abus sexuel.
Ce traumatisme est en lien direct avec l’évolution physique de l’enfant et avec la découverte d’une zone érogène, les organes génitaux externes, qui conduit à l’éveil de la sexualité génitale. Il concerne chacun de nous.
C’est en allant à la rencontre du monde des adultes et en recherchant l’exclusivité de l’amour du parent de sexe opposé que l’enfant se heurte alors aux interdits qui vont, en fin de compte, structurer sa personnalité.

Comme les autres traumatismes, l’intériorité de l’enfant est violemment déchirée entre 2 forces contraires d’égale intensité qui ne peuvent pas coexister. Dans le traumatisme de l’enfance, ces 2 forces sont le plaisir et la honte. Dans cet immense conflit intérieur, l’enfant devra choisir une seule version du monde, pour sauver son équilibre psychique, en renonçant à l’autre.
C’est alors un paroxysme de douleur qui va le conduire à s’amputer d’une partie de sa sensibilité.

La Psychanalyse Corporelle nous a permis de découvrir combien l’enfant perçoit les problèmes et les souffrances des personnes qui l’entourent, si souvent en lien avec la sexualité.

Pourriez-vous nous donner un exemple dans votre pratique de psychanalyste corporel pour nous permettre de mieux comprendre comme cela peut conduire à ces addictions ?

Oui, voici une histoire sortie du silence qui a fortement marqué ma pratique.
J’ai été sollicité il y a quelques années par une association de prévention concernant la pédophilie, afin d’apporter mon aide à un auteur d’abus sexuel sur un enfant. Il m’avait été adressé car il avait des idées suicidaires, ayant pris conscience de la gravité de ce qu’il avait fait.

Après l’avoir vu en entretien, je l’invitais à prendre contact avec le Centre Médico-psychologique, et il a été présenté à un psychiatre qui allait assurer un suivi.
J’ai également rencontré, à ma demande, une des responsables du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) afin de lui présenter le travail que je me proposais de faire avec cet homme. Avec l’accord de cette responsable, j’ai commencé cette prise en charge par des entretiens, au cours desquels il partageait avec moi, ce qui s’était passé avec l’enfant qu’il avait abusé.
Puis nous avons abordé les souvenirs qu’il avait de sa propre enfance.
Ayant épuisé tous ses souvenirs, estimant qu’il était prêt, je lui ai proposé de suivre des séances individuelles de psychanalyse corporelle.

Au bout d’une vingtaine de séances, lorsqu’il a commencé à revivre la scène de son traumatisme de l’enfance, je l’ai intégré à un groupe de personnes qui suivaient une cure psychanalytique. Ce groupe était composé de femmes qui avaient elles aussi subi des abus sexuels ou des incestes durant leur enfance.

Cet homme a alors revécu une scène dans laquelle, à l’âge 8 ans, il est abusé par son frère ainé de 17 ans, presque tous les soirs pendant plusieurs mois. Il a aussi pu ressentir combien le manque d’un père absent l’avait conduit à se rapprocher de son frère ainé qui était l’homme de la famille.
Son frère venait le rejoindre dans la chambre pour des jeux anodins au début, qui sont devenus des caresses. Il faisait semblant de dormir, mais il ressentait du plaisir.
Le frère, ayant perçu ce plaisir, a commencé à avoir des exigences de plus en plus grandes jusqu’à le posséder et le détruire.
Il avait totalement oublié cette partie de la scène traumatique et lors des séances, il a été confronté à des douleurs insupportables.

Après une effraction, un enfant va arrêter son développement psycho sexuel et affectif à cet âge-là. Devenu adulte, sa sexualité va s’organiser autour de cette sexualité infantile fixée. Il pourra alors être attiré par des enfants.

Ce qui était important pour moi en tant que psychanalyste, c’est que cet homme perçoive les souffrances qu’il avait endurées lorsqu’il était enfant car cela allait l’aider dorénavant à contrôler ses pulsions envers les enfants, devenu conscient des douleurs engendrées et des conséquences de ces abus.

Il y a eu un procès, il a été condamné à de la prison dont la moitié avec sursis, mais le tribunal a tenu compte du fait qu’il s’était investi pleinement dans une démarche de soin en entreprenant une psychanalyse corporelle, et il a pu bénéficier d’un aménagement de la peine en détention à domicile sous surveillance électronique.
Il a participé à toutes les sessions que j’avais programmées et pour lesquelles je lui remettais une attestation qu’il transmettait au service pénitentiaire.
En même temps, il était soumis à un strict contrôle des services pénitentiaires, à un suivi psychiatrique, et le suivi psychologique était assuré par la psychanalyse corporelle.
Aujourd’hui c’est un être qui a appris à contrôler ses pulsions, à réinvestir sa libido et il a pu reprendre le chemin de sa propre sexualité d’adulte retrouvant petit à petit une vie normale dans la société.

L’apport de la psychanalyse corporelle, mais aussi la présence durant les sessions des autres participantes qui avaient été abusées enfants, ont vraiment eu un effet très positif sur l’évolution de cet homme.

Quel message souhaitez-vous faire passer tant aux personnes qui ressentent ces terribles pulsions, qu’à celles qui les ont subies, et finalement à nous tous ? 

Quelles que soient les techniques utilisées, il est bon de proposer aux personnes qui le demandent ce qui nous a aidé personnellement. Ayant été abusé moi-même, il m’a semblé naturel de tendre la main à quelqu’un qui se sentait perdu, exclu ou dangereux. C’est une question d’équilibre dans une vie, on a été aidé et bien ensuite on aide, comme si on avait une dette envers la vie.

Mais pour aider ces êtres, il faut être intimement convaincu qu’ils peuvent arriver à se libérer de l’emprise de leur passé, jusqu’à vivre une réconciliation et une miséricorde, envers eux-mêmes et leur famille …

Moins il y aura à l’avenir d’adultes en souffrance, avec un destin de victimes blessées à vie, ou d’abuseurs potentiels, et moins il y aura d’enfants agressés, abusés, traumatisés. C’est ce à quoi je me consacre dorénavant.

Propos recueillis par Séverine Matteuzzi et Sylvie Regnault

 

Bibliographie

Proche collaborateur de Bernard Montaud, Jean-Claude Winkel est psychanalyste corporel depuis 1997.
Il est cofondateur de l’IFPC,  fondateur de l’association Délivrance et coauteur de plusieurs livres : « La psychologie nucléaire, accompagnement du vivant », « Ni bourreau ni victime », « Addictions : causes, sens et possibles solutions ».
En Colombie où il vécut trois années, il participa avec l’aide des Sœurs adoratrices à la prise en charge de prostituées et, avec l’équipe médico-sociale de la UIS (Université à Bucaramanga), à l’accompagnement des étudiants ayant subi des violences sexuelles durant leur enfance.
Il consacre aujourd’hui sa vie à l’aide aux victimes d’abus sexuel.

 

 

Les buts de l’association Délivrance     http://delivrance.asso.fr/

 

  • L’accueil, l’écoute et l’accompagnement des adultes ayant subi des maltraitances physiques ou sexuelles durant leur enfance, pour leur permettre de dépasser leur souffrance et de se reconstruire, évitant ainsi une transmission générationnelle.
  • La prévention de la pédophilie en apportant un soutien psychanalytique aux personnes en prise avec des pulsions sexuelles envers les enfants ou les adolescents, afin de les aider à ne pas franchir le pas de l’acte pédosexuel et à sortir de leur addiction.
  • Une participation à la protection de l’enfance par des actions de prévention et d’information.

Cette association propose un travail individuel ou en groupe sous différentes formes, ainsi que la psychanalyse corporelle pour les personnes qui y sont prêtes.

 

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