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La lettre n°21 – Juillet 2019

01 07 2019


EDITORIAL

La psychanalyse corporelle : une machine à remonter le temps par le corps !

L’heureux donateur, René Magritte


L’article proposé par Catherine Berte illustre, de manière inattendue, le pouvoir que recèle notre corps.
En effet, accéder à la racine des moments où nos conditionnements psychiques se sont enkystés n’est pas une expérience banale.

Formidable compagnon de route, notre corps garde la trace de mémoires parfois si anciennes qu’elles peuvent concerner nos ancêtres. Un problème, un conflit non résolu par un aïeul nous condamne, inconsciemment, non seulement à en hériter, mais plus encore à le résoudre. Peu importe si le problème ne nous concerne pas directement, la loyauté traumatique à l’oeuvre nous y oblige. Les cas sélectionnés par Catherine Berte en témoignent.

Or l’outil d’exploration du passé que constitue la psychanalyse corporelle nous permet d’accéder aux instants précis de notre histoire passée où se sont engrammés les conditionnements traumatiques qui nous gouvernent encore dans notre vie présente. S’affranchir de ces kystes psychiques devient alors possible.

Car pour parvenir à se libérer de cette programmation, il est indispensable de rétablir la vérité de ce qui nous est vraiment arrivé, en établissant une alliance inédite entre l’adulte que nous sommes devenus et l’enfant en souffrance que nous avons si longtemps réduit au silence. Forts de ce nouveau compagnonnage, nous devenons capables de ne plus subir notre histoire passée, mais de la dépasser.

Embarquons-nous pour ce voyage aux confins de l’intériorité humaine.

Jean-Luc Kopp
Psychanalyste et psychanalyste corporel,
Président de l’IFPC

 


UN CERTAIN REGARD

Psychanalyse corporelle et transgénérationnel

Golconde, René Magritte


Le transgénérationnel, c’est quoi ?

Il n’existe pas vraiment de définition précise du mot transgénérationnel, mais tous les auteurs évoquent la notion de transmission psychique entre les générations.

Soulignons que Freud avait bien conscience d’un héritage familial, mais il a écarté cette étude pour se consacrer à ses recherches sur l’Oedipe et la psyché.

C’est son élève Jung qui a développé plus loin l’ébauche de l’influence familiale héritée. Dans ses écrits de 1924 « Psychologie et éducation », il dit : « J’ai toujours pensé que, moi aussi, j’avais à répondre à des questions que le destin avait déjà posées à mes ancêtres, mais auxquelles on n’avait encore trouvé aucune réponse, ou bien que je devais terminer ou tout simplement poursuivre des problèmes que les époques antérieures laissèrent en suspens ».

Il y eut ensuite Nicolas Abraham (années 70) qui a posé le concept de crypte ( c’est-à-dire les événements non assumés et non avoués qui sont enfouis dans l’inconscient avec le concept de fantôme qui serait sa trace dans des symptômes ou actes bizarres, comme si le fantôme sortait de sa crypte (le caveau intérieur dans lequel le secret inavouable est enfermé) pour venir nous hanter.

Plus près de nous, Jodorowsky et Schutzenberger (années 80 et 90) sont les deux premiers a clairement parler de la psychogénéalogie comme étant une chaîne de générations où nous payons les dettes du passé comme si une loyauté invisible nous poussait à répéter une situation agréable ou désagréable, un événement traumatique, une mort injuste une maladie ou son écho.

Plusieurs auteurs ont ensuite été importants comme Bert Hellinger et Serge Tisseron (après 2000) dans la thérapie de cette mémoire transgénérationnelle ou celle des secrets familiaux.


Et la Psychanalyse corporelle alors ?

La psychanalyse corporelle est une technique d’investigation du passé qui s’appuie sur la mémoire du corps qu’elle associe à l’expression verbale. Basée sur le principe du lapsus corporel, elle permet à chacun de revivre son passé à travers 8 couches de mémoire physique et d’assister psychiquement aux films de ses différents traumatismes (instants constructeurs de la personnalité où l’enfant choisit une face de sa façon d’être, en oblitérant un pan complet de lui-même). Elle nous plonge par le corps et sans commentaire dans les coulisses familiales qui construisent la personnalité humaine. C’est une véritable machine à remonter le temps, par le corps.

De manière indéniable, la construction de l’enfant se fait dans un apprentissage des lois et comportements familiaux et ce conditionnement scelle en chacun ses comportements usuels.
Les soubassements subconscients et refoulés de la personnalité, la plupart du temps, génèrent des tensions et difficultés d’être qui ont besoin d’être conscientisés pour permettre l’apaisement.
La psychanalyse corporelle permet de faire le pas de plus :  aller à la racine du moment où s’est engrammé ce qui nous manipule, pour ensuite vivre par le corps un point de vue sans bourreau ni victime initiateur d’un apaisement fondamental.

Aujourd’hui, nous disposons de plus de 150 000 séances de psychanalyse corporelle pratiquées, concernant plus de 1200 dossiers archivés et étudiés, mettant en évidence la mémoire du corps.

L’étude de cas fait émerger deux types de transmission familiale :

Transgénérationnel factuel
Je nomme le premier « transgénérationnel factuel » parce que la transmission se fait dans un bain de comportements usuels et d’exigences dans lequel un jour l’enfant sera impacté et choisira irrémédiablement un comportement personnel. Pour éclairer cette transmission, je prendrai un exemple :

Cas de Jeanne*
Jeanne est une petite fille de quatre ans qui s’habille dans la salle de bain, sa maman l’aide à fermer les boutons de sa robe. C’est dimanche et toute la famille est invitée à manger pour régler le partage d’une propriété qui appartenait à l’arrière grand-mère. La maman parle à son mari et dit : « Oh ! Lucie, elle m’épuise avec l’héritage… ». Un peu plus tard, Jeanne rentre du jardin. Tout le monde est à table, l’ambiance est tendue, car une répartition inéquitable des biens vient d’avoir lieu : la famille de la petite Jeanne est lésée, le papa ne reçoit pas la maison qui lui revenait. La maman est à la fois en colère et blessée de ce désaveu. Alors Jeanne se met en colère et se tournant vers la tante se met à crier avec ses mots d’enfants : « T’es qu’une méchante avec maman ». Elle sait bien que, dans cette belle-famille, ce sont les femmes qui tiennent le pouvoir et l’argent. Elle a perçu que sa tante et sa mamie ont gardé les biens. Elle perçoit aussi que son papa s’est marié contre l’avis de la famille et que sa mère ne fait pas le poids en face d’elles. Alors elle, la petite, va tout dénoncer. Elle n’a pas froid aux yeux, cette petite qui se révolte. Dans la verbalisation qui suit la séance, elle témoigne : « J’ai la colère qui me monte, j’ai envie de la tordre en deux, de lui casser sa jambe, alors je lui mets un coup de pied dans le tibia ». Comme sa maman la fusille du regard, elle perçoit qu’elle met ses parents en danger. Elle n’en revient pas, elle est clouée sur place, réduite au silence !
Dans cet événement, sa maman lui transmet la façade de cohésion de la famille, le mensonge insupportable du « froid et sans amour » auquel elle se soumet pour ne pas perdre sa maman. Seul un ultime instinct de survie peut la pousser à ce retranchement. Pour ne plus souffrir, elle va se mettre à distance, décider de ne plus sentir l’autre. Elle adhère par là-même au mensonge familial. Elle témoigne : « …Désormais, je resterai loin, très loin, il y aura deux Jeanne, l’extérieur pour la façade et l’intérieur… »

Dorénavant la petite Jeanne vivra avec ces repères familiaux, « à distance, inférieure » comme sa maman devant cette belle-famille.
Il y a là un bain familial de conventions et de règles tacites qui est transmis dans un instant à la limite de la folie pour l’enfant et où il va intégrer ces lois et définir son comportement de base.

Transgénérationnel inscrit
Je nomme le second « transgénérationnel inscrit » car dans une part non négligeable de cas (sans doute près de 30%) le revécu des instants de notre construction intime donne accès à l’histoire personnelle originelle de l’adulte en présence, bourreau de circonstance. Encore une fois prenons des exemples pour éclairer ce principe

Cas de Marc*
Dans un moment de toilette où la maman et sa belle-soeur sont en train de changer Marc, un petit bébé de deux ans, sensuel et vivant. Une partie de chatouillis sur tout le corps attise une chaleur du bas-ventre et produit une érection.
Le bébé, dans cet instant précis, reçoit d’abord un regard apeuré de la tante, puis ses yeux noirs en colère accompagnés d’une avalanche d’injonctions : « Sale garçon, tu dois être sage et rester le petit garçon de tante Jo… Le petit Jésus te regarde… ».
Dans ce regard apeuré, le bébé perçoit qu’il a réveillé une vieille blessure encore béante : tante Jo a été abusée à 22 ans dans une grange, par un voisin rustre et sans délicatesse. Depuis ce jour, elle cache cette blessure profonde et sa peur des hommes sous une bigoterie froide.

Dans cet échange de regard, le temps est en suspens : l’enfant qui a perçu ce secret va maintenant devoir choisir entre la façade froide et bigote de la tante ou la volupté du bébé sensuel. Ces deux forces contraires, d’égale intensité, s’annulent l’une l’autre en permanence. Confronté à cette juxtaposition impossible, il ne peut opter pour aucun camp. Il est alors dans un désarroi profond et se confronte à ces deux forces dans un déchirement intérieur à la limite de perdre la raison. Enfin, pour ne pas perdre la famille, ce petit garçon de deux ans à peine, va se condamner lui-même : Il sera un petit garçon sage et soumis, étouffera tous ses plaisirs, ne donnera plus jamais libre cours à cette virilité qui a fait si mal à sa tante Jo…

Cas d’Anémone*
(L’arbre généalogique présenté ci-dessous sera bien plus explicite encore que la présentation trop succincte du cas)
Dans le contexte d’un baptême, une petite fille d’une semaine, encore tout empreinte du sacré de la vie, perçoit, dans un simple regard du parrain dominateur, toutes les tractations de pouvoir et de tromperie de la famille. En effet, dans cet instant, le bébé perçoit l’origine même de cet oncle, issu d’un adultère de la grand-mère avec son beau-frère … et cette liaison a eu lieu fréquemment sous les yeux de son papa enfant. Dans ce contexte anodin, invisible extérieurement, ce bébé vit un « tout voir à la folie » de la situation, analogue à la sixième étape de la naissance*. Dans cet instant, elle est devant la folie d’être une fille dans le clan de la grand-mère chaude et infidèle… de ne pas pouvoir laver l’honneur de son papa qui avait promis un petit fils à son père pour sauver son nom et racheter l’honneur !

Pour garder la raison, elle décide de renoncer à sa dimension d’Amour et de s’effacer à tout jamais pour ne pas décevoir ce papa. Pour moins souffrir elle va dans le même réflexe effacer cet instant, oubliant irrémédiablement cette facette vivante et imaginative d’elle-même.

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Dans ces deux cas, je soulignerais deux principes importants : c’est toujours au moment d’un insoutenable engagement physique intense que l’analysé accède, par le vécu de l’enfant, à l’éclairage du bourreau de circonstance. Comme dans une ultime information menant à une réconciliation supplémentaire. Cette mise en sens des réactions du bourreau, lui-même manipulé inconsciemment par son propre conditionnement, permet à l’analysé de rencontrer ce bourreau de circonstance, sans haine et dans sa blessure intime, dans un monde sans bourreau ni victime.

Enfin, un second principe essentiel en psychanalyse corporelle : l’analysant découvre, par le revécu de ses traumatismes d’enfance, toute la réalité de son histoire. Rien n’est laissé dans le secret. Ce revécu est également une reconnexion par le corps avec cette faculté d’être que nous avons enfouie. Il est alors possible d’accompagner les analysants dans cette réappropriation au quotidien.

Le revécu n’étant dès lors qu’une partie du travail de conscientisation permettant un mieux vivre essentiel et progressif au quotidien.

Catherine Berte
Docteur en Sciences
Professeur de génétique
Psychanalyste corporelle

 

 

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