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La lettre 27 – Octobre 2021

20 10 2021

LE DROIT AU SENS

Parcours de la psychanalyse corporelle en milieu carcéral

 

Ofer Prison, Adnan Yahy

Denis Desfours est kinésithérapeute, intervenant à l’EEPSSA (l’école européenne de psychothérapie socio- et somato-analytique) et psychanalyste corporel depuis 2010. Il est rapidement convaincu que cette technique peut aider le public carcéral à accéder au sens des actes terribles dont ils ont été jugés coupables. Très souvent ces personnes témoignent en effet ne pas comprendre comment ils en sont arrivés à de tels crimes.

Denis Desfours intervient dans une prison en Alsace depuis 2014. Nous le remercions sincèrement pour son témoignage.

 

Comment êtes-vous parvenu à intervenir dans un milieu qui est bien sûr à la fois très surveillé et fermé ?

J’avais l’intime conviction que la psychanalyse corporelle pouvait aider ces personnes mais la confrontation avec la réalité m’a montré que les choses étaient plus compliquées que je ne l’imaginais au départ. La prison est certainement le lieu le plus difficile pour pratiquer la psychanalyse corporelle. Il y a d’abord les conditions matérielles : salle de traitement exigu, nécessité de la présence d’un nombre de surveillants suffisants, disponibilité des détenus qui travaillent, transfert de détenus…etc. Et puis il y a aussi toutes les résistances que peuvent avoir les détenus qui ont peur de se confronter aux aspects d’eux-mêmes qui les ont amenés en détention.

Comment avez-vous été accueilli par les services médicaux et administratifs qui encadrent les détenus ?

Au départ c’est avec le médecin de la prison que tout s’est mis en place. J’intervenais en tant que kiné, ce qui m’a permis de créer des liens avec les personnels médicaux et les détenus. J’ai reçu très vite un bon accueil de l’équipe d’intervenants : infirmiers, psychologues, médecins…etc.
Commencer par le toucher m’a permis aussi de percevoir si certains prisonniers étaient potentiellement prêts à entrer dans une démarche qui inclut le corps.
La prison dans laquelle j’interviens est particulièrement ouverte à la pluridisciplinarité dans les prises en charge et l’accueil favorable de la psychanalyse corporelle s’en ressent.

Pouvez-vous illustrer l’intérêt de votre démarche en milieu carcéral ?

Oui, je peux vous parler par exemple de  Christophe qui a commencé une psychanalyse corporelle depuis 6 mois à raison de 2 séances dans une journée tous les 15 jours. Dès les premières séances, il prend une position de protection de la tête avec ses mains puis se ferme en position recroquevillé. Il me parle de la violence de son père qui lui donnait des coups et d’un autre homme qui le fouettait avec des orties pour l’endurcir. Mais il me parle également d’une peur de reproduire un acte irrémédiable face à un détenu qui le provoque dans la cour de promenade. Il est incarcéré pour avoir poignardé à mort un homme qui l’avait provoqué et agressé. Cette peur, qu’il partage, est forte et l’amène à ne presque plus sortir de sa cellule. Eviter le conflit ne suffit pas à apaiser sa peur de lui-même. Il craint toujours l’accident au détour d’une rencontre. Par le lien avec les séances et le dialogue il réussit à parler à ce détenu, « les yeux dans les yeux » comme il me dit et il n’a plus peur de sortir en promenade. Il n’est pas au bout de sa scène mais il a déjà pris conscience de son fonctionnement traumatique qui est de se protéger de toute agression, de tout retenir pour finir par exploser jusqu’à tuer et subir la punition. Au cours de nos séances,  il a fait l’expérience d’une autre solution qui passe par exprimer sa peur, la dépasser et oser le dialogue.

L’engagement physique dans la séance corporelle lui fait prendre conscience d’un lien avec son histoire et lui donne la force d’aller vers une autre solution. Depuis, il n’a plus envie de se scarifier, la scarification étant le désir impossible de planter le couteau sur son père.

La psychanalyse corporelle apporte par l’engagement corporel la connaissance d’une scène traumatique, d’un fonctionnement traumatique et la force de le dépasser. C’est tout son intérêt !  En milieu carcéral il m’apparait extrêmement important de faire ce lien entre le vécu de séance et le quotidien du détenu car cela lui apporte une aide immédiate.

Votre pratique en prison a-t-elle évolué en fonction des spécificités de ce public ?

Oui par exemple lors d’une séance avec un autre détenu, j’ai pris conscience de l’intérêt du toucher qu’on appelle troisième rythme en psychanalyse corporelle, pour ces personnes qui ont commis des délits graves. Cet homme qu’on nommera Paul, est condamné à perpétuité pour actes de torture et de barbarie ayant entrainé la mort sur son fils de 4 ans. C’est un homme fort avec de nombreux tatouages qui expriment une violence particulière.

Lors d’une des premières séances, il est d’abord debout et il marche de long en large dans la pièce en me livrant sa culpabilité : « quand vous saurez ce que j’ai fait, vous me condamnerez comme les autres », « si la peine de mort existait encore je l’aurais demandée » …etc. Je l’écoute avec compassion et au bout de 20 minutes je lui propose de s’allonger et de se détendre. Je pratique le troisième rythme pour l’aider à partir dans les spasmes. Son corps ne bouge pas mais il est pris dans une émotion et les larmes coulent. Je le laisse vivre ce moment et à la fin de la séance corporelle, je lui demande ce qu’il a ressenti.
Il me dit : « j’ai vu mon fils à coté de mon père. Mon fils avait le sourire et il était heureux car j’évolue ».

Depuis cette image supraréelle, Paul est moins dans la culpabilité et il peut enfin commencer un travail sur lui pour affronter cette partie de lui si violente. La culpabilité est toujours un frein qui bloque le travail en profondeur et il est nécessaire de la dépasser pour enclencher ce travail.

Mais qui aurait eu les mots pour déculpabiliser cet homme qui a commis un acte si horrible ?
Depuis 7 ans, aucun psychologue n’y était parvenu et je crois que moi non plus je n’aurais pas su trouver les mots justes. Seule une écoute bienveillante, un toucher et une image particulière a pu permettre à cet homme de commencer à sortir de la culpabilité pour pouvoir se rencontrer et peut être un jour prendre conscience de ce qui s’est joué dans son crime.

Grace à cette séance avec Paul, j’ai structuré un protocole d’entretien qui y associe le troisième rythme à une invitation à laisser monter un souvenir ou une image. C’est une première approche qui permet une aide importante et qui souvent amène les détenus à vouloir approfondir la connaissance d’eux-mêmes à travers la psychanalyse corporelle.

Paul continue sa psychanalyse corporelle et commence à laisser s’exprimer cette partie de lui si violente qu’il essayait avant de réduire au silence.
Je découvre au fur et à mesure un enfant meurtri dans sa chair et violenté de la pire manière. Il lui faudra du temps mais j’ai l’intime conviction qu’une démarche comme la nôtre peut vraiment l’aider, lui et tant d’autres sans doute.

 

Quelles pourraient être les perspectives de la psychanalyse corporelle en milieu carcéral ?

La perspective est double. Tout d’abord imaginons que chaque Centrale d’arrêt (établissement pénitencier qui gère les longues peines) puisse bénéficier de cette démarche de psychanalyse corporelle en complément de l’accompagnement verbal assuré par les psychologues et les infirmiers(es). Avec le premier exemple que je cite on s’aperçoit que cette démarche permet au détenu de prendre conscience de son fonctionnement réactif (ou traumatique) et par l’engagement du corps en séance, lui permet d’accéder à la force qui lui permettra de le dépasser afin d’avoir une autre solution. Ce cheminement apporte au détenu la possibilité de mieux vivre son quotidien qui n’est pas toujours simple. Ce travail sur soi est aussi une garantie de moins de violence dans ces établissements. Dans un deuxième temps le fait de retrouver les scènes traumatiques lui permettra d’accéder au sens de son passage à l’acte criminel. On peut imaginer que le fait d’avoir une autre solution que la réaction instinctive et le sens de son passage à l’acte puisse également éviter la récidive lors de son retour à la vie libre.

La deuxième perspective se situe dans ce protocole d’entretien dont je vous ai parlé et qui associe à l’écoute, le troisième rythme. Ce toucher permet au détenu d’accéder à des souvenirs ou à des images porteurs de sens et donne une profondeur à l’entretien. C’est également une préparation à la psychanalyse corporelle dans un deuxième temps. Après avoir structuré cet entretien, j’envisage de l’enseigner aux professionnels de santé qui interviennent dans les unités sanitaires des prisons. Un stage est prévu au mois de mars 2022 au sein de l’EEPSSA (l’école européenne de psychothérapie socio- et somato-analytique).

Toute cette aventure débutée en 2014 continue et j’espère un jour ne plus être le seul psychanalyste corporel à intervenir en prison mais que d’autres s’engagent dans cette voie.

Propos recueillis par Sylvie Regnault

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