Une interview de Bernard Montaud

Revue PSYCHANALYSE MAGAZINE - N° 12 - 27 Janvier 2002

"... Le corps, interpellé d'une certaine façon, se retrouve dans la même circonstance qu'un menteur pris en flagrant délit de mensonge. Or que fait le menteur surpris en plein mensonge? Soit il sombre dans la violence, soit il va se justifier ..."


- Bernard Montaud, vous avez fondé il y a maintenant une vingtaine d'années la Psychanalyse Corporelle. Pourriez-vous en quelques mots nous préciser la nature de cette nouvelle forme de psychanalyse ?


- J'étais à l'époque kinésithérapeute et je suivais alors une formation en Ostéopathie. C'est donc tout naturellement que je me suis interrogé sur le mystère du corps, et notamment devant certaines de ses réactions capables parfois de réveiller un monde émotionnel intense. Comment se faisait-il que certains de mes patients plongeaient soudain dans les larmes ou dans un rire nerveux alors que rien au-dehors ne justifiait une telle réaction ? Comment se faisait-il que certains sursauts corporels involontaires, certains spasmes physiques pourtant très conscients étaient capables de réveiller un film psychique permettant à la personne de revivre un instant de son passé ? Voilà le questionnement devant lequel je me suis retrouvé en 1980, en observant les étranges comportements de quelques-uns de mes patients.


- Et c'est ainsi qu'est née votre technique. Vous l'évoquez d'ailleurs très bien dans votre dernier ouvrage La Psychologie Nucléaire - un accompagnement du Vivant. Peut-on dire alors que votre forme de psychanalyse résulte d'un lâcher prise corporel, comparable au lâcher prise verbal des psychanalyses classiques ?

- Oui, tout à fait ! Le corps, interpellé d'une certaine façon, se retrouve dans la même circonstance qu'un menteur pris en flagrant délit de mensonge. Or que fait le menteur surpris en plein mensonge ? Soit il sombre dans la violence, soit il va devoir se justifier, expliquer pourquoi il a été obligé de mentir de la sorte. Eh bien, il en est de même pour le corps soudain pris en flagrant délit de tension anormale dans une articulation ou un muscle. Et si nous faisons savoir à ce corps que nous avons vu son " mensonge " lui aussi va essayer, par des spasmes et des sursauts involontaires mais conscients, de raconter depuis quand il est obligé de mentir ainsi. Voilà comment d'un côté le corps va retrouver dans un lâcher prise des mouvements archaïques spontanés, et comment de l'autre cela va réveiller dans notre esprit une sorte de film auquel nous pourrons assister et qui racontera une scène traumatique de notre passé.


- Je suppose que comme dans toutes les psychanalyses, en assistant de la sorte à une scène de notre passé il est alors possible de mieux comprendre notre présent. Au fond il s'agit toujours de trouver, dans notre passé, une explication à toutes nos conduites d'échec dans le présent …

- Oui, je le dis autrement, mais cela revient au même ! Selon moi, faire un travail sur son passé n'a de sens que s'il est accompagné d'un travail sur le présent. A quoi bon connaître son histoire, si cela ne permet pas une certaine " compassion " pour son quotidien actuel ! Je crois que toutes nos conduites d'échec ne sont qu'un comportement cyclique traumatique permettant l'établissement d'un niveau de conscience dans le "moi". Sans ces conduites d'échec nous n'aurions aucun moyen de nous percevoir nous-mêmes. Au moins par cette petite douleur quotidienne ordinaire que constitue le cycle comportemental traumatique, chacun de nous se ressent lui-même, et cela constitue l'égo. Bien sûr, cela n'est pas un sommet de la conscience de soi ! Mais c'est en tous les cas ce qui nous permet à chacun d'être homme distinct du monde animal. D'un côté ces conduites d'échec, ces comportements traumatiques, constituent une douleur, et de l'autre il s'agit aussi d'une chance pour l'évolution des espèces. Et vous avez raison : reconnaître sa folie ordinaire, sa bêtise traumatique, son imperfection humaine naturelle ou ses conduites d'échec, cela passe toujours par une exploration de son histoire. Car nos conduites d'échec ne sont qu'une programmation résultant d'un logiciel installé lors des différents traumatismes de la petite enfance et de l'enfance.


- Au sujet des traumatismes j'ai pu lire, dans vos ouvrages, que vous avez identifié de façon très nette les différents traumatismes que chacun subit dans son histoire. Et lorsque vous décrivez le traumatisme de la naissance - concept inventé par Otto Rank au début du siècle dernier - vous le faites avec une précision jusque-là inégalée.


- Mais nous n'avons pas un grand mérite : nous avons passé vingt ans à observer des naissances revécues et les divers autres traumatismes. A force de toujours regarder le même paysage, on finit par y voir un peu plus clair, et tout naturellement on perçoit un jour un certain ordre des choses. Comme je l'ai écrit dans L'accompagnement de la naissance, il est vrai que pour nous le traumatisme périnatal - celui qui a lieu au moment de l'accouchement - est le traumatisme constitutif de notre personnalité. C'est le traumatisme qui nous programme dans une définitive imperfection personnelle, produisant ensuite tous nos comportements d'échec. Les trois autres traumatismes (de la petite enfance, de l'enfance et de la puberté) ne sont que des adaptations de ce traumatisme périnatal à des situations de maturité différente selon les âges. Mais les quatre traumatismes racontent exactement le même scénario de douleur pour une personne donnée. Apercevoir cette cohérence traumatique au fond de soi, au cours d'une psychanalyse corporelle, est une profonde source d'apaisement envers sa " bêtise " quotidienne.

- Selon vous, nos comportements d'échec ne sont donc que la manifestation présente de nos traumatismes passés. Et vous précisez que ces comportements sont cycliques - ce qui est une première originalité - mais vous dites aussi qu'ils sont définitifs jusqu'à notre mort - deuxième originalité. Alors à quoi bon travailler sur soi, s'il n' y a aucun espoir de changement ?


- En effet, nous pensons, parce que nous l'avons vérifié en nous-mêmes et sur les centaines de gens qui sont venus travailler avec nous, que nos traumatismes produisent une sorte d'intelligence subconsciente que nous appelons " le cycle traumatique ". Ce cycle serait capable de réguler en permanence la psychobiologie de notre personnalité. Grâce à ce cycle traumatique, conjuguant en toute circonstance notre petitesse, nous restons ainsi fidèles à notre personne ; et par là-même nous devenons capables de nous percevoir vivants. Et vous avez raison : nous pensons que notre imperfection humaine personnelle est toujours définitive. D'abord parce que sans cette imperfection nous deviendrions des êtres sans personnalité et sans relief, mais aussi parce qu'il existe un peu de partout une confusion grave en matière de travail sur soi. En effet, il ne s'agit pas de chercher à transformer notre imperfection en perfection, car cela est impossible et contre la nature humaine. Non, il s'agirait plutôt de transformer " l'imparfait malheureux " en un " imparfait heureux ". Car se peut-il que la nouvelle perfection soit l'imperfection heureuse ?… Ainsi donc nous n'avons pas à nous défaire de notre petitesse, mais à apprendre à en sourire avec compassion. Car notre grandeur - que nous appelons aussi “ le cycle Transformé ” - ne peut résulter que d'un baiser d'amour intérieur à notre petitesse. Concevoir les choses de cette façon, cela change tout en matière de travail sur soi !