D'étranges souvenirs remontent à la surface. Le corps allume une télévision intérieure.

"Et si notre corps possédait une "mémoire totale" ? Le coude, le genou, le cou ou les vertèbres se souviennent d'évènements complètement oubliés. Sans parler des sept cuirasses engendrées par nos vieux traumatismes. Oui, le corps humain est une machine à remonter le temps..."

Article de Jean-Pierre Lentin, NOVA MAGAZINE de Mai 2002.

 

Parle à mon coude...

Et si notre corps possédait une "mémoire totale"? Le coude, le genoux, le cou ou les vertèbres se souviennent d'évènements complètement oubliés. Sans parler des sept cuirasses engendrées par nos vieux traumatismes. Oui, le corps humain est une machine à remonter le temps...

Dans un livre qui vient de sortir (1), Bernard Montaud raconte un parcours surprenant. Sans l'avoir cherché au départ, il découvre une fabuleuse mémoire enfouie dans les replis du corps. Certes, Montaud n'est pas le premier à explorer l'intime connexion entre le physique et le mental, mais il va plus loin que ses prédécesseurs, dont il sera question plus loin. Chez lui les souvenirs oubliés reviennent sous la forme d'un véritable "cinéma intérieur", doté d'une vivacité hallucinante.

Emotions innommables

Montaud a suivi un itinéraire classique, de la kinésithérapie aux médecines corporelles alternatives, et notamment l'ostéopathie, où l'on soigne en manipulant les os du crâne et les vertèbres. Un jour de 1980, l'inattendu débarque.

"L'une de mes patientes fut prise de sursauts dans tout le corps, accompagnés d'émotions qu'elle ne parvenait pas à identifier. Que se passait-il donc ? Ma formation d'ostéopathe ne m'avait pas préparé à ce type de réaction. On m'avait appris une technique de rééquilibration des fascias, des os et des muscles, et je me retrouvais devant une femme qui pleurait sans savoir pourquoi. "

Un mot sur les fascias, un élément du corps que le commun des mortels ignore mais que les thérapeutes physiques trouvent formidablement intéressant. On appelle fascias toutes les couches de tissu conjonctif qui enveloppent nos organes internes, nos viscères, nos veines, nos artères,nos os et nos muscles. A priori, il s'agit simplement d'un emballage rembourré qui protège, soutient et bouche les trous. Mais c'est aussi une sorte de toile d'araignée qui pénètre partout dans le corps, du crâne à la pointe des pieds, sans solution de continuité. Et si c'était un réseau de communication, un lien ignoré entre les différents organes ?
Revenons au périple de Montaud.

"Inexplicablement, ayant trouvé un réel soulagement dans cette séance, cette personne revint régulièrement, et ce qui au départ était un simple accident ostéopathique allait peu à peu changer ma vie. Sans le savoir, je venais de trouver la pratique de régression dans le passé que je cherchais tellement. Je venais de rencontrer ce qui est encore aujourd'hui le premier niveau de la psychanalyse corporelle : les sursauts conscients involontaires associés aux émotions innomables."

Les émotions innomables, apparemment dénuées de sens, et accompagnées de mouvements frustes et réflexes, comme des séries de spasmes où le corps s'arc-boute et se relâche, ne forment qu'un premier niveau. peu à peu, le thérapeute multiplie ses expériences et raffine ses techniques. Et la mémoire du corps dévoile de stupéfiantes possibilités.

"Il y eut une augmentation de la fréquence des sursauts involontaires, qui devinrent des spasmes en cascade, avec pour effet immédiat l'apparition de protomouvements archaïques - c'est vraiment le seul terme qui puisse définir ces prémices de mouvements."

Puis les gestes se font plus précis, ébauchent des intentions, comme taper de la main sur le sol ou avancer le bras pour se protéger. Dans le même temps, d'étranges souvenirs remontent à la surface. Le corps allume une télévision intérieure.

"Dans cette couche de sincérité corporelle, quand on revoit sa maman qui gronde, on reconnait jusqu'à la couleur de la robe qu'elle portait; quand on retrouve une porte qu'un jour on a ouverte, dans la séance on tourne réellement le poignet pour ouvrir la porte. Dans cette couche de mémoire, un câlin est un câlin et un coup est un coup."

 

Radioactivité humaine

"Le plus frappant fut l'immense surprise ressentie par chaque personne devant sa propre histoire. Car à cette profondeur de mémoire, il semblerait qu'un gouffre sépare le souvenir que nous avons d'un événement et le revécu de cet événement. C'est comme si le corps était capable d'une mémoire totalement différente, charnelle, épidermique, sans interprétation, alors que notre cerveau, lui, déforme la réalité des événements tant il ne peut encore se souvenir qu'au travers de notre traumatisme. Oui, c'était comme si le corps et le cerveau livraient deux versions différentes de la même situation vécue."
"Notre mémoire ne se dirige jamais au hasard, elle va toujours chercher des scènes traumatiques, c'est-à-dire des scènes qui contiennent à elles seules le goût de toute une période de notre existence. Si nous avons éprouvé, par exemple, dans la petite enfance, un certain type de souffrance aux décibels, il y eut un jour un pic de douleur concentrant à lui seul toute la souffrance de cette époque. Ainsi naquit la notion de scène traumatique qu'il fallait revivre physiquement afin d'assister au-dedans à la projection du film émotionel correspondant."


A partir de ces matériaux collectés pendant vingt ans, Bernard Montaud élabore ce qu'il appellera finalement une "psychologie nucléaire", qu'on ne cherchera pas à résumer ici. Il faut lire les 575 pages du livre. Pourquoi nucléaire ? Parce que "la vie intérieure humaine fonctionne un peu comme une centrale nucléaire." On y trouve même l'équivalent de la fission et de la fusion, pour produire l'énergie psychique. Dans la relecture des cycles traumatiques, on trouve "une suite de réactions en chaîne, aboutissant inéluctablement à des crises de séparation, véritables mini-explosions nucléaires produisant une radioactivité humaine de violence et de haine."

Onde de plaisir

Bien sûr, l'existence de traumatismes oubliés a été découverte au début du XXème siècle par Freud. Mais en cent ans d'histoire de la psychothérapie, on a vu l'équilibre s'inverser entre la tête et le corps. Au début, dans la lignée de Freud, il fallait s'occuper de la tête et de ses profondeurs, et le corps en bénéficiait éventuellement, par la guérison des maux psychosomatiques. On ne touchait pas son patient et tout devait se passer dans l'échange verbal. Aujourd'hui, de plus en plus, c'est sur le corps qu'on va chercher les grandes émotions, afin de remettre la tête à l'endroit.
La contestation est arrivée très vite.
En 1922, un jeune médecin, Wilhelm Reich, rejoint l'équipe de Freud à la Polyclinique psychanalytique de Vienne. Il a 25 ans, tandis que le maître a largement dépassé la soixantaine. Très vite, le disciple se rebelle. Selon Reich, les blocages hérités de la petite enfance s'expriment directement sur le corps, sous forme de cuirasses musculaires empêchant la libre circulation du flux énergétique de la libido. Ces cuirasses, ou armures caractérielles, sont faites de durcissements et de rigidifications, qui reproduisent en général des mécanismes de défense. Et Reich, pour libérer l'esprit, intervient directement sur le corps nu, le masse, le triture, le provoque dans ses résistances.
Reich écrit dans L'Analyse caractérielle (Payot) :
"Nous entravons la libre circulation de notre énergie à travers la totalité de notre corps en créant des "cuirasses" musculaires, des zones rigides, mortes qui nous encerclent, tels des anneaux, à différentes hauteurs du corps. Pour nous défendre contre l'angoisse ainsi que contre le plaisir, contre toute sensation, nous bloquons la circulation de notre énergie."

Voici comment Marie-Lise Labonté, une disciple moderne de Reich au Canada, décrit le processus dans son livre Au coeur de notre corps (Editions de l'Homme, Montréal) :
"Une cuirasse est une réaction de défense inconsciente à un traumatisme vécu par le corps et/ou la psyché. La cuirasse est une tension venant d'un mouvement d'inhibition, toujours inconscient qui bloque la vie pour ne pas sentir, ne pas avoir mal, pour se protéger. Elle peut apparaître dès la formation du foetus dans le ventre de la mère et se développer de la naissance jusqu'à la vie adulte. Elle se bâtit par une retenue de la spontanéité du mouvement. La cuirasse a une qualité à la fois physique et affective qui est indissociable. La cuirasse physique cache l'histoire de nos tensions et des mouvements spontanés que nous avons retenus. Elle cache aussi l'histoire de nos compensations, de nos postures copiées sur celles de nos parents, des postures prises pour nous défendre, pour nous cacher. Elle peut être créée par une inhibition provoquée par l'extérieur, par exemple un parent qui refuse que l'enfant tape du pied pour exprimer sa colère. Ce geste retenu une seule fois ne crée pas une inhibition qui s'installe, mais retenu cent fois, petit à petit, le mouvement spontané du pied qui veut frapper le sol pour exprimer l'impulsion énergétique qu'est l'émotion de colère, cent fois il peut alors créer une tension qui s'installera dans la hanche, les psoas (muscles profonds du bassin), dans la jambe et dans le pied."

Wilhem Reich décrivait sept cuirasses de base : oculaire, orale, du cou, du thorax, du diaphragme, de l'abdomen et du pelvis. Selon sa vision, elles enveloppaient le corps tels des anneaux passant à travers les couches superficielles, moyennes et profondes, de l'extérieur vers l'intérieur et de la profondeur à la superficie. Ces anneaux ont pour effet de retenir le mouvement de la vie, l'onde de plaisir qui circule dans la colonne vertébrale. A la fin de sa vie, Reich s'oriente vers des recherches en biologie et en physique que d'aucuns jugent déraisonnables. C'est un de ses disciple américain, Alexander Lowen, entraineur sportif avant d'être médecin, qui prend sa suite, crée l'Institut d'analyse bioénergétique en 1956 et exerce une immense influence sur toutes les psychothérapies modernes - la plupart rayonneront à partir des années 60 depuis le centre de Big Sur en Californie.
Le mot "bio-énergie" revient partout. On parle aussi de lecture du corps, massothérapie, massage sensitif, massage néo-reichien, focusing, écoute du sentiment corporel, abandon corporel, mentastics, psycho-énergétique, trager, rolfing, anti-gymnastique...


Jean-Pierre Lentin

(1) La Psychologie nucléaire, Bernard Montaud (Edit'As, 2001)